Avant-propos
Comment nos «idées reçues» créent des
clichés
Je constate tous les jours que je ne
suis pas seul à surveiller les préjugés réciproques qui troublent nos rapports
avec les personnes de notre entourage. Je lis dans la presse qu’à Séville, début
2006, 1'500 imams et rabbins du monde entier se sont rencontrés et ont cherché
les moyens de travailler ensemble à la paix (à l'initiative de la Fondation
Hommes de Paroles). A cette occasion, le Grand Rabbin de Norvège, Michael
Melchior, a évoqué son projet Mosaica auprès de 1'500 élèves d’écoles de
Jérusalem : son enquête étudie le contenu des ouvrages scolaires «afin de briser
les stéréotypes» réciproques des Musulmans et des Juifs. Bravo !
Je lis la même ambition
anti-stéréotypes dans le manuel d’histoire, commun aux classes terminales des
lycées de France et d’Allemagne depuis 2006: «Histoire. L’Europe et le monde
depuis 1945»1. Les rédacteurs ont dépassé le stade
des «manuels nationalistes» d’usage des deux côtés du Rhin pour en finir avec
les préjugés séculaires qui brouillaient les images réciproques des deux grands
pays européens depuis des siècles et qui jetaient de l’huile dans le feu de
leurs conflits. De l’avis de mes collègues, le projet est réussi, l’essentiel
est dit … même si mes amis 0spécialistes ont quelques critiques à formuler sur
l’un ou l’autre chapitre.
Ces deux projets le montrent : nous
commençons à nous méfier des mots courants, que l’habitude nous souffle à
l’oreille. Nous ne souhaitons pas que des mots parasites se glissent entre les
lignes et faussent nos messages.
* Mais la problématique des préjugés
est vaste, entre le racisme et
les rêves de
supériorité ! Toutes les idées reçues ne sont d’ailleurs pas des erreurs.
Exemple récent d’a priori négatif : un ministre vient de déclarer que la
tendance à la pédophilie et au suicide est déterminée par des gènes; démenti
formel du généticien Axel Kahn, dont les idées reçues, que je trouve positives,
sont le produit de longues études. Notez que la résonance scientifique,
véhiculée par le mot «gène» actuellement, en fait un excellent cliché dans nos
arguments !
* Je ne vais pas arbitrer de tels
désaccords : je me contente ici de décrire les mécanismes à l’œuvre dans l'usure
des mots, répétés pendant de longues périodes. Je montre pourquoi les paroles,
trop souvent entendues, perdent leur sens original, deviennent incontrôlables et
agissent alors comme des virus dans l'ordinateur.
* Je signale aussi l’efficacité des
clichés dans la promotion des personnes, visées et encensées : ils agissent
alors comme des vitamines des organismes sociaux; ils assurent le prestige des
leaders en provoquant la chute des concurrents !
* Dans les deux cas, comme virus et
comme vitamine, le cliché risque de nous instrumentaliser, de nous dicter notre
conduite et de nous priver de notre liberté d’agir … A surveiller donc !
Chacun peut découvrir ces deux
mécanismes dans sa vie et dans la société en général, dans les discours profanes
autant que sacrés. Je ne peux ici que donner un déclic à cette prise de
conscience en
analysant les rapports entre «les clichés et moi».
Mais le parc des réalités, minées ou
organisées par les clichés, est infini dans le temps et dans l’espace … J’y ai
donc choisi quelques thèmes majeurs : la nature et la fonction, les structures
hiérarchiques et la protection, la liberté et la satire, la foi et le doute
…
Voici les clichés les plus
significatifs que j’ai recensés dans mon environnement : je les montre en
situation vécue pour montrer leur genèse et expliquer leurs
effets.
* Depuis quelques années s’amplifie
la poussée des clandestins qui essaient par tous les moyens de rejoindre
l’Europe, la nouvelle «Arche de Noë» pour les naufragés de l’Afrique et de
l’Orient ! Les reporters signalent que les connaissances de ces candidats sont
du niveau de la «carte postale» ! «En France, en Italie … tout le monde
il est beau … tout le monde il est bon !». En faveur de la comparaison que font
ces Maliens, Sénégalais ou Ukrainiens avec ce qu’ils ont quitté, évidemment tout
semble meilleur dans les pays dits développés !
La déception est grande au premier
contact avec la réalité.
- La dangereuse traversée de
la Méditerranée ou de l’Atlantique!
- Puis la menace des retours
immédiats en avion vers les pays d’origine !
- Dans les meilleurs cas,
travail au noir mal payé dans des plantations …
-
Ruses
quotidiennes pour échapper à la police …
-
Le piège
des Centres de Rétention Administrative …
Les beaux clichés apportés d’Afrique
ou de l’Orient s’évanouissent les uns après les autres …
* Alors je me souviens de la «carte
postale» que j’avais en tête, moi-même, au moment de faire le trajet inverse de
celui des immigrés, de l’Europe vers l’Afrique. C’était en 1963 alors que je me
préparais à servir à l'étranger en tant que professeur coopérant, en lettres
d’abord puis en philosophie par la suite. J’avais pourtant pris mille
précautions pour m’informer objectivement sur le pays à choisir : je me suis
rendu pendant huit jours à la Bibliothèque Nationale de Strasbourg pour étudier
l’histoire, la géographie et la sociologie des pays d’Afrique
…
C’est donc en toute connaissance de
cause – je le croyais du moins – qu’en discussions avec mon épouse, j'avais
choisi d’aller travailler au Maroc, exactement dans un Lycée d’Agadir ! Notre
motif d’expatriation était clair : l’aîné de nos deux fils a subi un handicap à
la naissance; nous pensions améliorer sa santé fragile par le climat atlantique,
recommandé par les médecins. Je comptais surtout sur le micro climat de cette
côte du sud, encore peu connu du tourisme
…
Avant le départ, j’ai passé par un
stage d’une semaine à Marseille pour écouter les experts universitaires du Maroc
nous énumérer ce que nous allons trouver sur place, ce qu’il fallait faire et ne
pas faire : toute discussion, théologique et politique, avec les élèves nous
était évidemment déconseillée. J’étais donc sûr au départ de tout savoir sur mon
pays d’accueil !
Dès mon arrivée sur le sol africain,
j’ai pourtant compris ma profonde ignorance … Mon Afrique restait celle des
cartes postales coloniales ! Chez moi aussi, les beaux clichés se sont évanouis
très vite ! Mon paysage onirique de départ me montrait «des palmiers partout et
dans leur ombre, des chameaux qui faisaient semblant de mâcher du chewing-gum» !
Et, à l’évidence, rien de tout cela n’existait ni à Tanger ni le long de la
route vers Casablanca …
* Au cours du voyage, vers midi, nous
avons aperçu un «Café de France». La référence à la France nous a donné
confiance : «Quel bonheur, on va être comme dans un petit restaurant de chez
nous ! ». A notre entrée, le gérant nous annonça qu’il y avait de la viande
et des légumes. Puis un plat rond et fumant fut posé devant nous : patients,
nous attendions le couvert. Un voisin se leva et nous dit qu’ici on mangeait
sans couvert mais qu’il allait discuter avec le patron. Celui-ci arriva et nous
apporta tout ce qu’il avait : deux fourchettes usées dont il manquait des dents.
Heureusement notre caravane était garée devant la porte et j'ai pu chercher nos
couverts …
Voilà encore un cliché en l’air, une
notion à changer : les coutumes françaises ne sont pas universelles au monde,
même pas dans un ancien protectorat !
* Pis, quand j’approchais de ma
destination après trois jours de voyage en Afrique, je fus extrêmement déçu car
les forêts autour de la cité, que montraient mes cartes Michelin, je ne les ai
pas trouvées. C’était pourtant l’image que j’avais, dans mes rêves, attribuée à
la capitale du Souss, l’ombre de milliers de grands arbres, de palmiers
évidemment, autour de la ville ! Je n’ai trouvé sur place qu’un territoire,
planté de petits arbres rabougris et épineux, appelés arganiers, à une dizaine
de mètres les uns des autres !
Le concept «forêt», je le sais
maintenant, peut faire rêver et nous induire en erreur; il a fonctionné chez
moi, admirateur des grands sapins vosgiens, en cliché romantique
!
* Autre grande déception : les
lycéens étaient presque tous plus âgés que ceux que j’ai connus chez nous et,
surtout, leur niveau en français était très lacunaire. Nous étions une douzaine
d’enseignants à nous demander comment amener ces jeunes au niveau du bac
français en quelques mois ! Là aussi, sur le plan professionnel, il me fallut
déchanter et réviser mes idées reçues, trop optimistes
…
Par contre, les jeunes gadiris,
garçons et filles dans une même classe, étaient sympathiques et pleins de bonne
volonté : j’avais une grande satisfaction à travailler avec eux. La difficulté
que j’ai rencontrée, c’était leur habitude de répéter les stéréotypes
moralisateurs de
leur milieu au
lieu de réfléchir au thème précis à traiter : ils n’étaient donc pas tous
ouverts à ma démarche d’analyse rigoureuse des concepts. Mais ils étaient très
attentifs et quelques uns étaient doués pour la rédaction d’idées abstraites.
Les nomades, eux, parlaient peu mais quand ils prenaient la parole, ils
pouvaient me répéter mot à mot mes propos et recommandations : j’étais stupéfait
! Ces jeunes étaient convaincus d’avoir beaucoup à apprendre et ils s’y
appliquaient de leur mieux.
N’ayant pas l’occasion de discuter
des problèmes internationaux avec leurs familles, illettrées et rurales à 80 %,
ces jeunes arabes, berbères et «hommes bleus», me bombardaient de questions :
ils voulaient connaître le monde extérieur au Maroc, les civilisations et les
philosophies lointaines … ! Les heures de cours étaient trop courtes ! Il me
fallait faire attention à ne pas sortir du cadre, fixé par les programmes («De
Platon à Sartre»). Là aussi, je m’étais trompé en m’attendant à un auditoire peu
curieux de questions abstraites : j’ai dû corriger les fantasmes pessimistes nés
de mes craintes …
* J’ai eu la chance de faire
connaissance avec Michel Lux, un ex coopérant français, converti à l’Islam à 17
ans, marié à une marocaine et Hadj. Il faisait partie d’une communauté de Soufis
et m’a expliqué comment il interprétait sa vocation mystique. Il a initié mon
fils cadet à l’équitation. Il m’a fourni en livres sur le traditionalisme : par
exemple l’ouvrage de René Guénon «Le règne de la quantité et les signes du
temps» (Gallimard 1945) (j’en ai retenu notre «faim quantitative de biens en
Occident moderne» …). Je lui ai montré les premières dissertations, écrites par
mes élèves, auxquelles je ne comprenais que la moitié. Il m’a montré les figures
de style, très poétiques, en usage dans la langue arabe. Il m’a fait admirer la
richesse de ce vocabulaire : des dizaines de mots pour désigner les chevaux ou
les épées … Il m’a donné les principales clés de compréhension des écrits
lycéens. Intrigué par cette belle langue, j’ai essayé de l’apprendre en prenant
des cours. Malheureusement, par faute de temps j’ai dû renoncer. Il aurait
d’ailleurs été plus urgent d’apprendre le parler berbère que j’entendais autour
de moi dans le Souss.
Mes discussions avec Michel Lux et
avec les collègues marocains ont attiré mon attention sur l’impossibilité de parler de
«clichés» à propos d’expressions consacrées (comme Inch’Allah) : ces paroles
sacrées, même débitées automatiquement, ont une valeur mystique, indépendante du
contexte et de l’intention des locuteurs … Dire que ces paroles peuvent par leur
répétition devenir des «clichés» serait ressenti comme une profanation ! Cette
valeur des mots sacrés - ou des «moulins à prières» au Tibet - serait
incompréhensible à un athée … Voilà donc une frontière, fixée à mes recherches
…
A l’époque, en 1963, sept ans après
le début de l’indépendance du Maroc, la communauté française, restée sur place
dans le Souss, comportait encore un millier de personnes, principalement des
planteurs d’orangers et de primeurs, mais aussi des médecins, des architectes,
des ingénieurs, des commerçants … des enseignants, des prêtres et des sœurs
catholiques (avec une Ecole de Sœurs, qui a accueilli mes deux fils et où
j’enseignais le latin, et deux églises, catholique et protestante). Une petite
colonie d’Espagnols, ayant fui le franquisme, s’était installée dans le
Souss.
* Le Rotary Club s’était formé et
m’avait invité à tenir plusieurs conférences, à expliquer le «stress», mais
aussi les moeurs animales, revues par Konrad Lorenz et surtout Marshal Mac Luhan
et sa «Galaxie Gutenberg». Ayant parlé une fois des «philosophes arabes», j’ai
été étonné des réactions des Français d'Agadir :
«Il n’y a pas de philosophes arabes :
de qui parlez-vous ?»
* Fonctionnait aussi une petite
équipe, fidèle aux principes du groupe de l’Arche; elle m’avait invité à une
visite de son fondateur, le poète Lanza del Vasto. J’ai été présenté à ce
disciple de Gandhi comme le «philosophe d’Agadir». J’étais encore le seul
professeur dans cette spécialité à cette époque dans le sud marocain : j’ai donc
précisé que j’étais seulement un apprenti philosophe. A la question du sage :
«Avez-vous lu mon livre sur la Trinité ?», j’ai répondu non. A quoi il a
répliqué que je n’étais même pas apprenti dans ma spécialité ! (J’ai lu ce livre
par la suite et n’ai rien appris !). Depuis cette rencontre, je sais comment
raisonne un gourou monomaniaque, distributeur de leçons gratuites…Je comprenais
mieux par la suite comment les réformateurs et sauveurs de l’humanité commencent
par nous mépriser pour se valoriser et nous surprotéger !
* J’ai surtout beaucoup appris lors
des visites chez moi du Franciscain Frère Antoine, le curé de la paroisse
d'Agadir. Parlant le berbère, il connaissait mieux que quiconque l’état d’esprit
de mes élèves et il me révélait quelques aspects que je n’avais pas remarqués,
comme le fonctionnement des «marabouts» guérisseurs, nombreux dans la
région, et
le rôle des
«saints» (les «agourams») dans chaque village, mais aussi les nuisances de
marocaines, se livrant à la sorcellerie … J’avais aussi beaucoup de questions à
lui poser. Il a organisé plusieurs soirées de réflexions dans des salles de
cinéma, que je présidais (sur les prières, chrétiennes et musulmanes par exemple
ou sur le chantage et l’aliénation) …
Grâce à lui, j’ai appris que notre
concept de «faute à confesser et à réparer» ne coïncide pas avec le concept
musulman de « faute, honte d’avoir été maladroit …».
De même notre concept chrétien de
«croire» par un acte intime, individuel et libre, ne coïncide pas avec le
concept musulman de « croire par une déclaration rituelle obligatoire»
…
Aumônier de la prison d’Essaouira (ex
- Mogador), le Frère Antoine me pria de traduire en français un texte de
justification d’un touriste, ingénieur allemand, amoureux fou de Khadija, une
prostituée de Kenitra, mais suspect d’avoir tué un enfant marocain, alors qu’il
prétendait avoir été drogué par la grand-mère … Nous n'avons pas pu éviter sa
condamnation à dix ans de prison. Mon intervention m’a appris ce qui se passait
dans les bas fonds de la société marocaine, ce dont je ne soupçonnais rien dans
ma tour d’ivoire de fonctionnaire !
J’en ai retenu la
leçon qu’il ne suffit pas d’être Docteur en Physique si l’on veut voyager seul,
qu’il vaut mieux connaître les lois de la rue et celles de la pègre
!
* J’ai aussi appris beaucoup au
contact de quelques intellectuels marocains. Après avoir lu avec intérêt sa
thèse : «La représentation de l’espace chez le marocain illettré» (Editions
Anthropos, 1974), j’ai rendu visite à l’auteur, Mohamed Boughali, à Marrakech.
J’ai été très impressionné par le personnage et par son épouse, professeur de
philosophie : j’ai compris alors le rôle que nous avons joué dans la formation
de l’élite marocaine par la langue française.
* Les lycéens Européens, en minorité
au Lycée Youssef Ben Tachfin, étaient moins motivés que les élèves Marocains
pour le travail scolaire et moins respectueux pour les enseignants : ma position
m’obligeait cependant à leur enseigner le latin et l’allemand (avec six élèves
par classe). Les parents évitaient ainsi de les envoyer dans un Lycée de
Marrakech.
* Malgré les petits inconvénients,
inévitables dans une telle situation d’expatrié, j’ai prolongé mon contrat initial de deux ans et, vu la guérison totale
de mon fils aîné, je suis resté durant quinze ans dans cette belle ville
d’Agadir, en rapide reconstruction après le séisme de 1960.
Mais plus je me faisais des amis au
Maroc, moins je comprenais l’objection que m’avaient présentée quelques copains
avant mon départ : «Tu es fou de t’installer avec un enfant malade chez les
sauvages !».
Ma lutte contre les clichés et les a
priori racistes a
commencé avec ces jugements, rapides et absurdes !
* La vie nous corrige de nos images
stéréotypées dont le charme fait succomber même les personnes les plus averties
: j’en suis la preuve! Elle nous corrige moins des effets de nos rêves, d’où
surgissent des images, soit trop belles soit trop pessimistes. Notre problème,
c’est que nous aimons nous mentir à nous-mêmes secrètement pour nous protéger
des affreuses réalités !
* C’est ce que m’ont rappelé mes
aventures de guerre, qui m’avaient guéri de pas mal d’illusions de jeunesse,
avec la question lancinante : mais au fond qui tuons-nous sur les champs de
bataille ? A quels clichés succombons-nous face aux ennemis ? Alors je me suis
mis à mentionner ce qu’il m’était arrivé de 1939 à 1945….
* Il est important de distinguer de
prime abord «idées reçues» et «clichés». Je ne me fais pas d’illusion : je ne
peux pas aider les lecteurs à éviter les idées reçues - j’en ai moi-même que mes
critiques se plairont à découvrir - mais j’ai au moins l’espoir de les aider à
détecter la plupart des clichés gênants.
Car avouer que nous avons des «idées
reçues» en tête, ce serait confesser notre faiblesse. Difficile !
Mais regretter d’être victime des
«clichés» usuels, c’est
accuser les
autres – tout le monde - de nous les avoir transmis. Rassurant
!

|