- «JE VOIS SATAN TOMBER COMME L'ÉCLAIR»
-
- René Girard,
Éditions Grasset, Paris 1999, 298 pages
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- Présentation
du livre «Je vois Satan tomber comme l'éclair»
:
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- La
découverte du christiannisme : le bouc émissaire
était innocent ! (Le
Temps, nov 1999)
- Les Evangiles révèlent la cause
de l'illusion mythologique. C'est une rupture extraordinaire.
Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc
émissaire» qui met l'accent sur l'innocence de la
victime et sur l'absurdité du mimétisme transférentiel.
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- La
découverte du christiannisme :
- le bouc émissaire
était innocent !
-
- Le
Temps, nov 1999,
- Propos
recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel
- [Texte
intégral]
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- Pour
René Girard, qui ouvrait lundi les Rencontres internationales de Genève, les Evangiles sont une
théorie de l'homme avant d'être une théorie de Dieu.
A ce titre, ils nous
renseignent sur les pratiques de la violence humaine.
Le philosophe français explique comment, par
la Passion, les chrétiens bouleversent complètement
les
valeurs. Le droit du vainqueur chez les Romains fait place au droit de la victime, qui devient «innocente».
C'est
une «révélation anthropologique»
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- Le Temps
: Vous situez l'origine de la violence dans
le désir de l'homme un désir inassouvissable, dites-vous
de
«ressembler» à des modèles, de les «imiter», de posséder
les mêmes objets et donc de se mettre en rivalité avec
eux pour les acquérir. Ii s'agirait d'un mécanisme déclencheur
presque automatique. Comment en arrivez-vous à cette
hypothèse ?
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- René Girard
: L'analyse des récits mythologiques
et bibliques m'a mis clairement sur cette piste. Dans
les mythes fondateurs, tout commence, en règle générale,
par une violence si extrême qu'elle décompose la communauté
ou l'empêche de se fonder. D'où vient cette violence
?
Il est souvent question de frères jumeaux : deux semblables
qui désirent la même chose se battent pour l'avoir
et finissent par se haïr parce qu'ils n'y arrivent pas.
Un exemple : le pharaon et Moïse, «l'endurcissement du
pharaon» contre Moïse car tous deux veulent pour eux
le peuple juif. Ils ont un même désir, ils ne peuvent
l'assouvir, il s'ensuit un immense chaos en Egypte.
Ce désir de la même chose, pour imiter l'autre, devenir
exactement comme .lui, que j'appelle «le désir mimétique»,
est la source de la rivalité, du chaos et du conflit,
donc de la violence.
-
- - Tous les hommes sont-ils pris dans cet engrenage
du désir et de la haine ?
-
- - C'est un cercle vicieux. D'abord limitée au cadre
d'une relation interpersonnelle, la violence s'exacerbe
et se se généralise par contagion, par transfert. Le désir
du même se renforce au fur et à mesure qu'il rencontre
des obstacles. Les Evangiles ont un mot pour désigner
ce renforcement réciproque du désir et de son obstacle:
le «scandale», que certains textes nomment aussi «pierre
d'achoppement». Cet emballement se transforme en
crise «mimétique» et conduit vers une violence
toujours plus grande : la violence de tous contre tous.
Le phénomène aboutirait à la destruction totale de la
société si, à son paroxysme, il ne déclenchait son propre
mécanisme d'arrêt : on voit en effet cette violence de
tous contre tous se retourner, spectaculairement, contre
un seul individu (ou un seul groupe d'individus).
-
- Celui-ci
va devenir l'objet commun de la haine, sur lequel
vont se focaliser tous les scandales. C'est une victime
qu'on va «lyncher» et dont le sacrifice permettra de
recréer l'unité de la communauté. Le lynchage apparaît
alors comme le moyen que la société met en œuvre pour
retrouver la paix. Et la victime, de malfaitrice, devient
bienfaitrice. Le mythe la fait accéder au divin. Aussi
les dieux archaïques sont-ils à l'origine de la notion
de victime.
-
- - Dans les mythes, la violence collective a une
valeur positive.
-
- - Ils opèrent une transfiguration esthétique de
la violence. Mais ils occultent l'horreur qui consiste
à sacrifier un individu pour la paix de la communauté.
C'est pourquoi, dans les mythes, la victime sacrifiée
a toujours tort, c'est quelqu'un de coupable. Les persécuteurs
se donnent raison de la prendre pour cible de leur haine
et de la lyncher.
-
- - Comment se fait-il que pour nous, au contraire,
la victime soit en général innocente ?
-
- - C'est que la Bible hébraïque et les Evangiles sont
passés par là. Malgré leur ressemblance de structure,
et le sujet qui les préoccupe, mort et résurrection,
les récits mythiques et le récit chrétien sont différents.
Dans les mythes, les acteurs ne sont pas conscients
du mécanisme d'unanimité collective dans lequel ils sont englués.
Ils croient réellement
à la culpabilité de la victime qu'ils vont sacrifier.
Le phénomène du «bouc émissaire» n'est donc jamais
révélé en tant que tel. Tandis que la Bible hébraïque et les Evangiles non seulement le dévoilent,
mais en dénoncent la cruauté.
-
- Prenez Œdipe. L'oracle annonce qu'un jour il tuera
son père et épousera sa mère. Les parents tentent de
faire périr l'enfant, mais Œdipe échappe à la mort et
se fait expulser par sa famille. Quelques années plus
tard, alors qu'il est roi de Thèbes, les prédictions
de l'oracle se réalisent. Apollon envoie une peste auxThébains,
qui tiennent Œdipe pour coupable et l'expulsent afin
de retrouver l'équilibre. Dans les mythes, l'expulsion
du héros ou sa mort sont toujours justifiées au premier
degré : c'est quelqu'un qui a fait du mal.
-
- Les persécuteurs ne se savent responsables ni de
léurs rivalités mimétiques ni du phénomène collectif
qui les en délivre. ils rejettent sur leur victime
la responsabilité de leurs malheurs. Mais en suite, l'ayant sacrifiée et s'en trouvant mieux,
ils font d'elle le symbole de leur délivrance. Ainsi,
après avoir démonisé leur victime, ils la divinisent.
-
- Prenez maintenant le récit de Joseph dans la Genèse. Ses frères jaloux veulent d'abord
le tuer, puis se décident à le vendre comme esclave
à une caravane en partance pour l'Egypte. Là, Joseph
sort de l'esclavage grâce à ses talents. Il réussit
à prouver qu'il est innocent du crime d'adultère dont
il est accusé et devient même premier ministre de pharaon.
La Bible donne raison à Joseph, la victime, contre ses
frères et les Egyptiens qui l'emprisonnent. Tout au
long du récit, Joseph apparaît comme innocent.
-
- Le gouffre qui sépare les mythes de la Bible est
là : au lieu de répéter que la victime est coupable
et les persécuteurs innocents, la Bible et les Evangiles
proclament que la victime est innocente et les persécuteurs
coupables. Qui plus est, les Evangiles révèlent la cause
de l'illusion mythologique. C'est une rupture extraordinaire.
Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc
émissaire» qui met l'accent sur l'innocence de la
victime et sur l'absurdité du mimétisme transférentiel.
-
- - Comment survient-elle dans l'histoire des idées,
et pourquoi ?
-
- - Ah, ah! Si on le savait
! C'est ce que j'appelle
pour ma part la révélation anthropologique du christianisme
Elle survient dans la chrétienté au début de l'ère moderne,
avec la notion «d'agneau de Dieu», Jésus-Christ, qui
dit mieux encore que «bouc émissaire» l'innocence
de la victime et l'injustice de son sacrifice.
-
Paris,
Juin 1994
René
Girard : «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? demande
la Bible. La question est nouvelle dans l'histoire
des hommes.»
- La
réhabilitation du bouc émissaire par le récit biblique
commence avec le meurtre d'Abel, le premier de
l'histoire humaine. «Caïn, qu'as-tu fait de ton
frère ?» demande la Bible. La question est nouvelle.
A la différence des Romains qui louent Romulus comme
le fondateur irréprochable de la ville de Rome
du simple fait qu'il a tué son frère Remus en premier,
avant que l'inverse ne se produise, les chrrétiens
reprochent à Caïn d'avoir tué Abel. Les situations
sont presque identiques, deux frères rivaux, les
résultats aussi, l'un des frères tue l'autre, mais
c'est le jugement qui diffère : tandis que Rome
applaudit le vainqueur, le plus fort, Dieu condamne
le meurtrier. La Bible discrédite la violence triomphante
des plus forts - bien qu'elle leur pardonne «car
ils ne savent pas ce qu'ils font».
-
- -
C'est dans cette évolution que nous devrions comprendre
la Passion ?
-
- -
Oui. La foule se déchaîne contre Jésus, et les apôtres,
eux aussi, sont happés par la violence mimétique.
Même Pierre, le fidèle des fidèles, y succombe.
Il renie Jésus, trois fois, avant de se rendre compte
de ce qu'il a fait. La Bible signale ainsi qu'il
est difficile d'échapper à l'unanimité contre Jésus.
Le petit groupe des disciples est presque submergé
par
la contagion mimétique. Mais il parvient à y échapper,
il décide de braver la colère de la foule au risque
de perdre la vie pour proclamer l'innocence de Jésus
et annoncer la Résurrection. Le christianisme,
c'est cette petite minorité qui s'oppose à la foule
trompée par son appétit de ressemblance. Nous arrivons
ici au triomphe de la Croix, qui permet de démonter
le mécanisme victimaire et de le refuser. Jésus
nous invite à exercer notre désir mimétique de façon
positive, en suivant le modèle qu'il offre au monde.
-
- -
Est-ce le début d'une expérience de la liberté ?
Vous parlez peu de la liberté dans votre démonstration.
-
- -
Il ne faut pas croire que c'est à nousmêmes que
nous devons nos différences d'avec le monde archaïque.
Il s'agit plutôt de l'évolution de l'homme en tant
qu'espèce. Sous l'effet du christianisme, l'homme
est devenu plus capable de percevoir ses propres
tendances à décharger sa violence sur des victimes
innocentes.
-
- Le christianisme élargit les
possibilités
humaines, il donne à l'homme la liberté de se perdre
ou de se sauver à chaque instant. L'espoir du Royaume
de Dieu est là pour l'inspirer mais il peut ne pas
le vouloir. Cette double possibilité traverse d'ailleurs
nos sociétés modernes. Avec les armes existantes,
nous avons les moyens de nous détruire, avec toute
la planète - nous sommes en état d'apocalypse objective-,
mais nous n'allons pas le faire parce que, arrivés
à ce stade de village global, nous n'avons plus
de bouc émissaire. Et privés. de bouc émissaire,
nous n'avons plus le moyen d'évacuer la violence.
Lors de la crise des missiles à Cuba en 1964, Khrouchtchev
a refusé l'escalade nucléaire qui aurait abouti
à la guerre atomique. C'est comme s'il avait «tendu
l'autre joue» ! Cette rationalité est celle des
Evangiles.
-
- -
Pourtant, il n'y a jamais eu autant de violence
dans le monde, dans ce monde christianisé à l'extrême
!
-
- -
Je ne dis pas, loin de là, que la chasse au bouc
émissaire a cessé. Nous cherchons toujours des coupables,
nous trouvons toujours des victimes à sacrifier,
ce n'est pas la fin de la violence, au contraire.
Mais le mécanisme de l'illusion a été percé à jour
et par conséquent il ne fonctionne plus, il n'y
a plus que des embryons de boucs émissaires, auxquels
nous ne croyons plus vraiment. La magie ne marche
plus. Les vrais coupables sont démasqués.
-
- Quant
au christianisme, c'est un faux procès qu'on lui
fait de ne pas nous avoir apporté la paix. II n'est
pas une pénicilline contre la violence. Jésus n'a
jamais promis la paix, tout au contraire. II dit
:
«Je suis venu apporter le feu sur la terre,
et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé.»
II y a une dimension apocalyptique dans la Bible
qui est la révélation de la Violence humaine. Une
violence toute crue débarrassée des protections
symboliques que procurait le sacrifice du bouc
émissaire. Les rivalités mimétiques qui ne se résolvent
plus par le sacrifice sanglant d'une victime innocente
ne disparaissent pas pour autant. On peut avoir
la trêve des boucs émissaires mais ce n'est pas
la paix du Royaume de Dieu, qui dépasse l'entendement
et dont les hommes ne veulent pas.
-
- -
Si le Christ, comme vous le dites, est le premier
à révéler le mécanisme victimaire
et à le détrôner, on peine à voir
les effets d'une telle révélation dans l'histoire,
et au XXe, siècle moins que jamais.
-
- -
Pourtant, notre monde est de plus en plus imprégné
par cette vérité évangélique de l'innocence des
victimes. L'attention
qu'on porte aux victimes a commencé
au Moyen Age, avec l'invention
de
l'hôpital.
-
- L'Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait
toutes les victimes, indépendamment de leur origine.
Les sociétés primitives n'étaient pas inhumaines,
mais elles n'avaient d'attention que pour leurs
membres. Le monde moderne a inventé la «victime
inconnue», comme on dirait aujourd'hui le «soldat
inconnu».
-
- La victime devient même objet de concurrence
entre les bienfaisants, ce qui n'est pas une raison
de se moquer du souci qu'on a d'elle. C'est d'ailleurs
l'erreur de Nietzsche dans son jugement sur le christianisme
:
il a pris la caricature de la victimisation chrétienne
pour la vérité du christianisme.
-
- -
Le
christianisme ne s'est pas privé d'utiliser massivement
la violence à son profit (Ndlr
: exemple en 1632 à Genève) et s'est complu dans la
chasse aux boucs émissaires à différentes époques
de l'histoire.
-
- -
Oui, mais il ne faut pas confondre le message avec
le messager. Si le messager a souvent corrompu et
trahi le christianisme, le message chrétien ne
s'est jamais perdu. Quand Cluny s'oublie, les cisterciens
apparaissent. Le processus de réforme est constant.
On peut aussi voir l'histoire du christianisme comme
une série de progrès qui n'ont pas de précédent
dans l'histoire. Je songe notamment aux droits
de l'homme.
-
- -
On ne cesse de parler aujourd'hui de la crise du
religieux. Vous-même évoquez une société devenue
massivement antichrétienne. Le christianisme est-il
en train de' quitter ce monde ?
-
- -
Non, le christianisme peut maintenant continuer
à s'étendre même sans la loi, car ses grandes percées
intellectuelles et morales, notre souci des victimps
et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs
émissaires, ont fait de nous des chrétiens
qui s'ignorent.
-
- Propos
recueillis par Joëlle Kuntz et
Patricia Briel
-
- René Girard, «JE VOIS SATAN TOMBER COMME L'ÉCLAIR»,
Paris, Grasset, 1999,298 pages.
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- L'HEBDO,
18 novembre 1999
- Culture
- Mythes et religions
- [Texte
intégral]
- Dans
un livre vertigineux, le penseur René Girard
veut démontrer que les Évangiles
- constituent
avant tout une théorie de l'homme.

- Selon
l'écrivain français, René Girard, l'intérêt
que notre société porte aux victimes
- n'a
pas d'équivalent dans l'histoire humaine.
-
- Il
y a une vingtaine d'années, vous aviez consacré
un livre à l'analyse de la révélation chrétienne
:
«Des choses cachées depuis la fondation du monde».
Aujourd'hui, vous publiez «Je vois Satan tomber
comme l'éclair» où vous revenez sur le sujet.
-
-
Qu'estce qui vous a conduit à remettre l'ouvrage
sur le métier ?
-
- J'ai
d'abord voulu dégager une ligne plus directe qui,
dans mon livre principal sur le christianisme, était
un peu trop obscurcie par les détails. Comme dans
un édifice baroque où il y a trop de décorations
pour qu'on saisisse la figure d'ensemble. Ensuite,
dans ce nouveau livre, j'ai voulu mieux distinguer
théologie et anthropologie. Celle-ci n'a jamais
réussi à déboucher sur des concepts fondamentaux
acceptables pour tout le monde, c'est-à-dire à se
constituer en véritable science.
-
- J'entends donc
montrer que ce que l'anthropologie n'a pas réussi,
la Bible et les Evangiles permettent d'une certaine
façon de le faire.
-
- La
lecture que vous en proposez défend donc l'idée
que les Evangiles constituent avant tout une théorie
de l'homme. A vous suivre, ils nous auraient apporté
un véritable savoir sur la violence dans les communautés
humaines, et ce savoir serait désormais incorporé
à l'échelle de l'humanité entière. Est-ce que nous
serions tous chrétiens, même sans le savoir, même
en refusant de l'être ?
-
- Nous
sommes en effet tous imprégnés de christianisme
dans notre savoir de la violence. Lorsqu'on dit
«bouc émissaire», dans la langue quotidienne, chacun
sent désormais qu'une communauté est capable de
se mobiliser tout entière, par contagion mimétique,
contre une victime qui n'a rien à voir avec les
raisons pour lesquelles on a
persécute. Ce savoir-là, les communautés primitives
ne le possèdent pas.
-
- La religion archaïque, c'est
l'époque où les hommes sont incapables de supprimer
leur violence sans violence. Ils ont donc besoin
de victimes dans la culpabilité desquelles ils croient.
A l'opposé, je défends la thèse que nous sommes
entrés, avec le judéochristianisme, dans un univers
qui a une vocation antisacrificielle, non violente.
Le christianisme, ce n'est pas du sentiment. C'est une structure des rapports humains qui nous
rend beaucoup plus libres parce qu'on n'y trouve
pas ces évacuations sacrificielles et ces illusions
nous empêchant de voir ce qui se joue sous les rapports
humains. Il nous apporte ainsi un degré de conscience
qui n'était pas là.
-
- La
pierre angulaire sur laquelle repose tout votre
travail, depuis «Mensonge romantique et vérité
romanesque» qui date de 1961, c'est la notion de
«désir mimétique». Comment le définiriez-vous ?
-
- On
peut le définir en l'opposant à notre conception
du désir individualiste : j'ai mon désir bien à moi
et personne ne va m'empêcher de désirer ce
que je veux. Ce désir-là, nous avons l'impression
qu'il fait partie de notre être. Mais, si c'était
vrai, cela voudrait dire que notre désir serait
fixe. Qu'il serait donc comme un instinct. Comme
un appétit ou un besoin. Par conséquent, il ne serait
pas libre. Car la liberté du désir, c'est la liberté
de changer d'objet. Et je pense que cette liberté
est
liée au changement de modèle. Si ce modèle est trop
proche de nous, sur le plan culturel, désirer selon
lui c'est désirer ses objets. Et vous tombez là
sur le dixième commandement de Dieu qui interdit
de convoiter la femme, la maison, le serviteur ou
le bœuf de son prochain.
-
- Tout ce qui appartient
au prochain est, d'une certaine manière, supprimé
comme objet du désir. On voit donc ici que le désir
vient du prochain. Et on s'oriente vers la notion
du désir comme imitation qui apparaît directement
dans les Evangiles. Ce qui m'intéressait, c'était
de faire le lien entre ces deux choses.
-
- Dans
ce nouveau livre, vous entendez démontrer la singularité
et la supériorité du christianisme par rapport aux
autres univers religieux. Vous vous exposez ainsi
au reproche d'ethnocentrisme...
-
- En
effet. On admet généralement que toutes les civilisations
ou cultures devraient être traitées comme si elles
étaient identiques. Dans le même sens, il s'agirait
de nier des choses qui paraissent pourtant évidentes
dans la supériorité du judaïque et du chrétien sur
le plan de la victime. Mais c'est dans la loi juive
qu'il est dit: tu accueilleras l'étranger car tu
as été toi-même exilé, humilié, etc. Et ça, c'est
unique.
-
- Je pense qu'on n'en trouvera jamais l'équivalent
mythique. On a donc le droit de dire qu'il apparaît
là une attitude nouvelle qui est une réflexion sur
soi. On est alors quand même très loin des peuples
pour qui les limites
de l'humanité s'arrêtent aux limites de la tribu.
-
- Historiquement,
dans son rapport aux victimes, le monde chrétien
s'est longtemps comporté comme une société archaïque
...
-
- Oui,
c'est vrai, mais il faut distinguer deux choses.
Il y a d'abord le texte chrétien qui pénètre lentement
dans la conscience des hommes. Et puis il y a la
façon dont les hommes l'interprètent. De ce point
de vue, il est évident que le Moyen Age n'interprétait
pas le christianisme comme nous. Mais nous ne pouvons
pas leur en faire le reproche. Pas plus que nous
pouvons faire le reproche aux Polynésiens d'avoir
été cannibales. Parce que cela fait partie d'un développement
historique.

- CHRISTIANISME
«Satan jeté dans l'Abîme», bois colorié du XVIe
siècle.
- Selon
René Girard les Évangiles
sont d'abord une théorie de l'homme
-
-
- Notre
siècle est-il meilleur ? Comment expliquez-vous
que le souci des victimes apporté par la révélation
évangélique n'ait pas empêché les grands massacres
du nazisme ou du communisme ?
-
- Ii
faut commencer par se souvenir que le nazisme s'est
lui-même présenté comme une lutte contre la violence:
c'est en se posant en victime du traité de Versailles
que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme
lui aussi s'est présenté comme une défense des victimes.
-
- Désormais, c'est donc seulement au nom de la lutte
contre la violence qu'on peut commettre la violence.
-
- Autrement dit, la problématique judaïque et chrétienne
est toujours incorporée à nos déviations. Et on
s'aperçoit que l'homme est infiniment subtil dans
sa façon d'utiliser pour la violence ce qui veut
être contre la violence. Mais, s'il est très bien
de compatir au sort des malheureux, il faut aussi
reconnaître que nous vivons dans la meilleure société
que le monde ait jamais connue. Nous connaissons
une amélioration du social qui dure depuis le haut
Moyen Age. Et notre souci des victimes, pris dans
son ensemble comme réalité, n'a pas d'équivalent
dans l'histoire des sociétés humaines.
-
- On ne peut
donc pas supprimer les possibilités positives de
cet univers : nous sommes toujours plus libres, du
bien et du mal. C'est ce qui fait que notre époque
est loin d'être terne, ennuyeuse ou désenchantée.
Elle est à mon avis extraordinairement mouvementée,
tragique, émouvante et intéressante à vivre. C'est-à-dire
toujours ouverte sur les extrêmes du bien et du
mal. Aujourd'hui, l'avenir du monde s'ouvre.
-
- Vous
écrivez que l'avènement d'une culture
planétaire serait lui-même une conséquence de ce
souci des victimes. La mondialisation ne serait
donc pas d'essence économique ?
-
- Le
souci des victimes a en effet unifié le monde. C'est
la même chose qui fait dire que les hommes sont
de plus en plus libres et de moins en moins contraints
par les frontières. Qu'est-ce qu'une frontière sinon
un endroit où, si les gens traversent, on les accueille
à coups de fusil. C'est donc un phénomène sacrificiel.
-
- En
anthropologue, vous opérez une lecture désacralisante
des textes sacrés. Estce que vous n'escamotez pas
l'essentiel, à savoir la foi ?
-
- Non,
pas du tout. La seule chose que j'essaie de faire,
c'est de restaurer la dignité intellectuelle du
christianisme. Avoir la foi, cela consiste à dire
que c'est une vérité qui vient d'ailleurs. Moi,
j'ai la foi et c'est ce que je dis. Mais il n'est
pas question de le prouver en écrivant un livre
comme celui-ci.
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- L'HEBDO,
18 novembre 1999, propos
recueillis par Michel
Audétat
-
- «Je
vois Satan tomber comme un éclair», de René Girard,
Grasset, 297 pages
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Bibliographie
(index)
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